OUI – Lecture du soir 1

Caravane bassin d'arcachon camping oui

Aujourd’hui, le 30 juillet 2013

— Mais lâche ! Lâche ! Lâche prise Lucille ! hurle Barbie.
Lucille veut lâcher mais ses mains se verrouillent instinctivement sur la barre de l‘aile du Kitesurf de Barbie. Son corps n’obéit plus à son cerveau. Elle reste agrippée de toutes ses forces. Tétanisée.
— Mais t’es gourde ! Lâche, bon sang ! lui crie Barbie.
Le nombre de mètres entre ses pieds et le sol devient un vide immense en quelques secondes.
Elle regarde en bas. Elle est prise de vertige.
— Le pin ! Le pin ! Le piiiin ! hurle Barbie en bas complètement affolée.

Un an plus tôt. Dernière semaine du mois de juillet 2012.

Lundi

— Alors ? Qu’a-t-elle dit ?
— Mais tu pues l’alcool !
Voilà le genre de dialogue de sourds que Lucille entretenait avec Sally depuis plusieurs jours.
Impatient. Il l‘attendait à la sortie du cabinet du Docteur Péart. Elle n’avait pas encore fermé la porte qu’il lui tombait dessus. Elle avait besoin de réfléchir avant d’en parler.
— Qu’a t elle dit ?
— A propos de quoi ?
— A ton avis ? lui lança Sally, agacé, en lui emboîtant le pas.
— De partir si ça me fait du bien.
— J’en étais sûr. J‘étais sûr qu‘elle ne ferait rien. Quelle idiote ! Elle ne voit pas que tu as besoin de moi, Lucille !
— Justement. Elle pense que je n’ai pas besoin de toi. Ni de Barbie. Ni de Rose.
— Plus besoin de nous ? Des trois ? Nous sommes tes amis. Tout le monde a besoin d’amis.
— ….
— Arrête de consulter cette psy. Tu veux mon avis ? Elle n’est pas compétente.
— Et toi, tu es égoïste, Sally. Si c’est bon pour moi, tu devrais me soutenir.
— Mais je rêve ! Tu te moques de moi ? Ta vie est ici maintenant.

Le ciel s’obscurcit. La pénombre enveloppa la rue piétonne. Malgré la chaleur irrespirable et moite, un frisson glacé secoua Lucille. Elle n’avait qu’une envie : lui échapper.
— Minute papillon ! l’arrêta Sally.
Sally doit être la dernière personne sur terre à utiliser cette expression, pensa-t-elle.
— Lucille. Ecoute-moi.
— Je ne fais que ça.
— Non tu ne m’écoutes pas. LUCILLE TOPO ! cria Sally. Ça n’est jamais bon lorsqu’il m’appelle par mon nom. C’est moi qui t’ai aidée à trouver du travail quand tu es arrivée. Si je n’avais pas été là pour te guider, je n’ose même pas imaginer ce que tu serais devenue. Pareil pour Barbie, est-ce que je dois te rappeler toutes les soirées qu’elle a passées à te remonter le moral après ta rupture. Sans son énergie, je crois bien qu’on t’aurait perdue.
— …
— Lucille, se calma Sally. Tu sais que je ne veux que ton bien, lui dit-il en penchant la tête sur le coté comme un enfant. Je ne comprends pas que tu te laisses manipuler ainsi par ce charlatan.
Des bourrasques de vent chargées de sable s‘engouffraient dans la rue. Lucille protégea ses yeux de sa main pour reprendre sa route. Sally lui collait aux talons.
— Barbie vient ? demanda-t-elle pour changer de sujet avant qu‘il n‘ait le temps de reprendre.
— Oui elle arrive. Vous êtes toutes pareilles les gonzesses, faut toujours vous attendre. Et tu comptes le lui dire ? D’ailleurs tu comptes obéir à cette nulle ? Tu ne dis rien. C’est ça ? Tu ne crois quand même pas qu’on va te laisser faire une ânerie pareille ? On ne quitte pas tout, comme ça, sur un coup de tête. Attends que Barbie apprenne ça. Elle va te remettre les idées droites. Tu fais n‘importe quoi.
— Je lui en parlerai entre quatre yeux. Et ma psy ne m’impose rien. Elle ne me dit pas quoi faire. Mais déteste-la si tu veux, je m’en fous.
— Ah ! Parce que tu comptes vraiment partir. Comme ça ! Comme un détail ! harcela-t-il.
— Je n’ai pas besoin de toi pour culpabiliser Sally. Vous m’avez beaucoup aidée tous les trois mais je fais ce que je veux. Il est temps que tu l’acceptes. Ma décision est prise.
— On ne représente rien pour toi ?
— Ne le prends pas comme ça, tu veux bien ? Essaie de comprendre.
— De comprendre quoi ? Que tu étais bien contente de nous trouver quand ça allait mal et que tu nous balances dès que ça va mieux ? T’es bien une femme !
— Pardon ?
— Je l’ai toujours dit à mes potes : on ne peut pas faire confiance à des êtres qui saignent cinq jours par mois sans en crever. Une fois de plus je suis dégoûté par un comportement de nana.
— De quoi tu parles Sally ? Tu n’as que des copines. Tu n’as pas un seul copain. Et puis mon cas est différent. Tu l’as toujours su. Je suis venue vivre ici pour de mauvaises raisons. J’ai fui. C’est pour ça que ça ne va pas.

Lucille s’arrêta quelques instants sous le grand pin parasol au centre de la place. Il commençait à pleuvoir. La chaleur ambiante digne d’un hammam la faisait transpirer à grosses gouttes. La poussière transportée par le vent collait à son visage et ses vêtements à sa peau.
— Tu attends quoi ? On y va ? dit Sally.
La pluie commençait à tomber fort. Elle prit une longue inspiration et courut jusque sous les stores du Café La bouée qui commençaient à tanguer fortement sous les bourrasques du vent salé. Salé et chaud. Elle attendait là. Elle attendait comme une conne. Impuissante. Comme l’idiote qui espère que sa vie changera d‘un coup de baguette magique. Sans effort. Mais rien ne changeait dans sa vie. Et des efforts, elle en avait marre d’en faire. Pas de fée en vue. Partir était la seule solution.
Lucille s’est souvent demandée où allait le monde, en ayant conscience que de toutes façons, il filait à toute allure sans elle, vers on ne sait quelle destination prestigieuse et inconnue. Partir. Vite. N’importe où mais ne pas rester là à souffrir. Elle s’était laissée une semaine supplémentaire pour mettre en ordre ses affaires avant son départ. Après des mois de réflexion et d‘organisation, il était trop tard pour reculer.

Passablement agacé de son manque de réponses qu’il prenait pour de la lâcheté, Sally revint à l’assaut. Il la culpabilisa en jet continu pendant plusieurs minutes. Elle n’entendait plus rien. Elle avait enclenché le mode sécurité. Aucun mot n’arrivait jusqu’à son cerveau. Barbie et Rose étaient déjà à l’intérieur du café. Elles la regardaient par la vitre.
A quoi bon entrer dans La bouée.
Lucille n’avait jamais aimé l‘intérieur de ce café, seule la terrasse lui plaisait. Sa vue imprenable sur la baie, sa musique lounge, tout y était étudié pour créer une atmosphère de détente et ce mélange fonctionnait parfaitement bien sur elle. Malheureusement aujourd’hui elle ne retrouverait pas son calme. Son zen s‘était envolé, honteux, devant Sally. Son zen s’envole facilement. Au moindre souffle de contrariété. Elle rentra chez elle sans finir la discussion et réalisa une fois rentrée qu’elle avait laissé Sally, seul, sous cette pluie diluvienne et le vent qui se déchaînait. Elle ne lui avait pas dit au revoir. Elle n‘avait pas non plus salué les filles qui l’avaient vue arriver.

 

Cela faisait plusieurs heures que Lucille tournait en rond. Mais rien à faire, elle n’arrivait pas à réfléchir correctement. Les minutes qu’elle trimballait lourdement devenaient des heures. Alors malgré cet orage d’été qui n‘en finissait pas, elle sortit de son appartement. Celui-ci était situé dans une rue piétonne au centre d’une petite station balnéaire collée à la Côte d’Argent. Deux rues piétonnes se rejoignaient sur une grande place en demi-cercle au bord de la baie. Au centre de la place trônait un gigantesque pin parasol. Tout autour, se collaient les uns aux autres, des cafés et des restaurants dont le Café La bouée. Il faisait face à la baie dans un cadre magnifique baigné de lumière, iodé et chaleureux. Un de ces endroits, rares, qui vous procurent du bien-être sans rien faire. Un endroit où l‘on se sent bien. Le temps d’un café.
Lucille avait à peine 150 mètres à parcourir entre son appartement et ce café à l’ambiance salvatrice. Tous les jours, Sally, Rose, Barbie et elle s’y retrouvaient pour discuter. Un rituel bien rodé depuis 2 ans déjà.

Le patron de La bouée, Francis, était un homme d’une soixantaine d’années, ventru, au visage bouffi et envahi de couperose. Personnage atypique, il ressemblait à un clochard, traînant des pieds, habillé en haillons. Ses ongles de pieds, épais et crasseux, dépassaient de ses sandales en cuir toute défraîchies. Le seul vêtement en parfait état qu’il portait était un chapeau de cow-boy. Avec ce look peu probable, il errait continuellement dans les rues de la station. Saluant tout le monde et racontant ses problèmes à qui voulait bien l’écouter. Toujours un dilemme cornélien à trancher pour Francis ! Quel bateau allait-il acheter dans le dos de sa femme ? Vendrait-il son café pour rejoindre ses fils, tous les trois partis s’installer aux États-Unis ? Francis était riche à millions et n’avait pas besoin de vendre son commerce pour rejoindre ses fils. Il avait l’art de se créer des problèmes. Des problèmes de riches. Francis devait avoir atteint un bon degré de désœuvrement pour errer en traînant les pieds, habillé comme il l’était, dans la station toute la journée.
Son chapeau flambant neuf sur la tête, il salua Lucille et vint lui faire la bise. Lorsque Lucille avait emménagé dans la rue piétonne, Sally lui avait expliqué une des coutumes de la station :
— Ici, tout le monde se bise. C’est la coutume locale. Tous les « locaux » se font la bise pour se dire bonjour. Mais on ne bise pas les touristes. Trop nombreux de toutes façons, ça serait impossible, avait-il ajouté en riant.
Les joues de Francis étaient trempées. Un mélange d’eau de pluie et de transpiration. Lucille eut sérieusement envie de vomir. Elle fila aux toilettes se laver les joues. Débarquée de Paris, la ville où personne ne se touche, Lucille détestait cette coutume locale.

La terrasse était presque vide. Pourtant les stores protégeaient de la pluie les tables du fond. En sortant des toilettes, elle commanda un café et vint s’asseoir à l’une de ces tables. Il ne fallut pas cinq minutes à Barbie pour arriver. Point surprenant qui l’avait toujours étonnée, lorsque Sally, Rose, Barbie et elle avaient commencé leurs discussions quotidiennes, c’était comme si le simple fait de s’asseoir à une table de La bouée, quelle que soit l’heure, faisait apparaître au moins un de ses trois amis. Comme par magie. La pluie cessa brusquement comme souvent après un orage de chaleur. La clarté matinale commençait doucement à réapparaître.
— Tu me rêves ou quoi ? chuchota Barbie à son oreille en lui claquant une bise avant de prendre la place en face d‘elle.
— Salut Barbie, répondit Lucille en souriant. Ça va ?
— Oh putain, mate, mate le mec derrière. À l’intérieur. Il est super mignon. T’as vu ?
— Où ?
— Te retourne pas, bordel ! Il va voir qu’on le regarde. Mets-toi-là ! ordonna-elle en désignant sa gauche du menton.
Lucille obtempéra et passa de l’autre coté de la table à coté de Barbie. Elles se retrouvèrent donc toutes les deux, tournant le dos à la baie, regardant vers l’intérieur du café, à contre-courant des autres clients qui profitaient du panorama magnifique.
Très discret.
L‘expression qui caractérisait le mieux Barbie était « tout feu tout flamme» ! Séparée de son mari depuis deux ans, elle vivait pleinement. Elle revivait. Assez « brute de décoffrage », à son compte comme chef de chantier, Barbie passait son temps dans les travaux de villas haut de gamme comme on en voit tout autour de la baie. Lorsqu’elle en parlait, elle était toujours à bloc. Cette fille était un tourbillon d’énergie.
— Alors tu le trouves comment ?
Lucille le détailla. Il portait un blouson en toile, un jean bleu et des converses, très musclé, sec, les traits émaciés. C’était tout à fait le type d’homme que Barbie adorait : la copie conforme de son ex époux. Elle soupira.
— Comme d‘habitude, répondit-elle.
— Tu déconnes ? Attends.
Barbie gigotait de droite et de gauche sur son siège pour regarder de chaque coté des touristes qui commençaient à réinvestir la terrasse et lui bloquaient la vue.
— Il envoie du lourd. J’adore sa coupe coiffée décoiffée, le p’tit blouson! J’adore son look.
— Barbie, soupira Lucille.
— Il te plaît pas ?
— Barbie …
— Quoi ?
— Il faut que je te parle.
— T’en fais une tête. C’est quoi ton problème ? Toi …Tu te mets encore la rate au court-bouillon pour rien. Vas-y ! Balance ! Qu’est-ce que t’as ?
— Je vais partir.
— En vacances?
— Non. Loin. J’ai besoin de mettre les voiles. Ça ne va pas en ce moment. J’ai fixé la date de mon départ hier chez ma psy. Je pars lundi prochain.
— Tu déconnes ? C’est une belle connerie. Tu vas très bien. Beaucoup mieux que quand t’es arrivée. Elle est nulle ta psy. Si tu penses qu’ailleurs c’est mieux, tu te piques dans l’bras poulette ! conclut-elle tout en se tordant le cou façon l’ « exorciste » pour continuer à regarder le beau gosse repéré qui sortait du café et marchait en direction de la baie.
— Il est au taquet le mec, il arrête pas de mater. T’as vu ? insista Barbie avec un large sourire avant de changer de place afin de ne pas perdre sa proie des yeux.

La serveuse apporta son café à Lucille. Francis choisissait son personnel avec soin. Un seul critère : un beau corps. Celui-ci devait être parfait. Les serveuses de La Bouée portaient des shorts moulants qui leur découvraient légèrement le bas des fesses laissant apparaître le pli discret qui se forme entre la cuisse et la fesse. Elles attachaient avec un nœud leurs débardeurs roses fluo dénudant ainsi leurs ventres lisses et bronzés. Exit la cellulite et autres problèmes de peau ou d’épilation, elles se devaient d’être toujours impeccables. Aucune n’avait plus de 25 ans et Barbie les avait à peu près toutes dans le nez.
La serveuse déposa son café à Lucille et repartit sans un mot vers le comptoir, leur affichant au passage son magnifique postérieur sous les yeux.
— Elle m’énerve, dit Barbie. La salope ! Ça devrait pas être permis d’être gaulée comme ça.
— Elle a 20 ans Barbie.
— Et alors c’est pas une raison pour afficher son cul comme ça.
— Qu’elle en profite tant qu’elle le peut.
— Non. Comment veux-tu que je trouve un mec dans l’coin avec les serveuses de Francis qui font de l’œil avec leurs culs à tout ce qui bouge?
— Bref, reprit Lucille. J’ai décidé de ne plus communiquer avec Sally, Rose et toi. Il faut que vous respectiez mon choix. Je vais m’isoler. Essayer de rencontrer des gens qui n’étaient pas là juste après ma rupture. Qui ne connaissent pas mon histoire. C’est mieux pour moi. Je n’avancerai jamais sinon.
— Avancer ? Mais pour aller où ? T’as tout ici. Tes amis. La mer. Le soleil. La chaleur. Du taff. De beaux touristes à chaque vacances. Des surfeurs bronzés. C’est le paradis. T’as besoin de quoi en plus ?
— De me soigner. Je ne sais pas. Je n‘aime pas ma vie. Je me sens inquiète, soucieuse, presque coupable tous les jours. Je me dis que je n’ai qu’une seule vie et elle est nulle. Je voudrais en changer. Il y a forcement une solution pour que je me sente mieux. Ce monde me stresse. Ma vie m’oppresse. Je n’en peux plus. Tout me fait mal. Je ne suis pas comme toi. Je ne suis pas forte comme toi, lui balança Lucille comme un reproche.
— Ben t’es pas sortie le cul des ronces! un m’en donné tu vas revenir c’est sûr !
un m’en donné ?
— Oui un m’en donné… tu connais pas l’expression ? Un m’en donné.
— Non, je connais « à un moment donné »
— Non, rien à voir c’est « un m’en donné » ça se met au début de la phrase.
— Ok Barbie…, dit Lucille résignée. Mais non, si tout se passe bien, je ne reviendrais pas. « Un m’en donné » faudra bien vous rendre à l’évidence. Je pars.

Une marée humaine arriva sur la place. Les touristes arrivaient toujours tous à la même heure. Ils avançaient tous au pas, claquant leurs tongs neuves et achetées pour l’occasion des vacances. Ils avaient été privés de plage à cause de l’orage. Confinés pour la plupart dans leurs locations saisonnières en famille, ils avaient visiblement besoin d’air.
— On peut vivre dans la même station sans vivre sur la même planète, dit Barbie sans quitter les touristes des yeux. Lucille acquiesça d’un signe de tête.
Régulièrement Barbie lançait des fulgurances comme ça, comme des vérités sortiraient de la bouche d’un enfant. Jurons et blagues graveleuses alternaient dans sa bouche avec des pensées d’une clairvoyance stupéfiante.
Barbie n’avait aucune autre règle à respecter que celles qu‘elle se fixait elle-même. Les règles de la vie en société lui étaient aussi étrangères que les règles de français. Le mélange pouvait être déstabilisant par moment mais son énergie positive et contagieuse, avait condamnée Lucille à ne plus pouvoir se passer d’elle. Elle se surprenait même souvent à en avoir besoin.
Barbie avait retiré ses tongs, posé ses pieds sur la chaise à coté d’elle et semblait partie pour piquer un somme. Lucille regardait, torturés par le soleil qui leur avait laissé des coups, les vacanciers, se gaver de glaces bleues, vertes et roses fluo aux noms diaboliques et chimiques, Nutella, Bounty, Schtroumph. Ils se massaient comme des crabes sous le grand pin parasol au centre de la place et sous les stores des cafés, pour échapper aux rayons pénétrants du soleil qui daignait enfin se montrer. Les touristes et le soleil vivaient un amour de vacances difficile : Suis moi je te fuis, fuis moi je te suis. Ce qui devait être leur plus belle période de l’année, ne leur décrispait pas le sourire. Ils avaient tous un enfant, un chien ou un mari à surveiller et à gronder. Bruyants, fâchés, brûlés, ils paraissaient vivre une épreuve. Et dire qu’ils attendaient cette épreuve tous les ans avec impatience. Cette cacophonie créait une atmosphère qui tranchait avec la sérénité du lieu quelques minutes auparavant. Tout cela mettait Lucille sous tension. Elle préféra rentrer.

Mardi. Lucille et Rose au Café La bouée.

— Salut Rose ! Ça va ?
— Salut Lucille ! Ça va. ça va. Je tiens tête à mon mal de crâne, répondit Rose d’un ton résigné.
— Ils m’ont tout dit. T’as rien à m‘expliquer, reprit Rose en allumant une Vogue. Tu dois faire ce qui te semble le mieux pour toi ma belle. Je serai triste mais tu me connais, je resterai digne. On se reverra un jour. Dans cette vie ou une autre. Hop ! Hop ! Hop ! philosopha Rose avec ironie en ponctuant comme à son habitude la fin de sa phrase par une onomatopée.
Elle mima un roulement de tambour sur la table avec ses index vernis rouge.
— Tu pars, coupa-t-elle sans laisser le temps à Lucille d’en placer une. On savait tous que cela ne durerait pas. C’est déjà suffisamment difficile pour nous de savoir qu’on ne se reverra peut-être pas avant très longtemps. Non ! Stop ! Pas de niaiseries et autres larmoiements. Les au revoir à rallonge, c’est pour les enfants et pour les p’tits chats. On ne va pas faire du « triste » avec du beau. Nous, c’est beau. On va organiser une petite fête. Un apéro de départ à La bouée dimanche soir. Et on va fêter dignement au Tariquet local ton départ vers de nouvelles aventures.
Lucille entrouvrit la bouche pour valider l’idée mais Sacha tendit son bras vers elle et lui afficha le plat de sa main à trois centimètres du visage pour la stopper net.
— Ta ta ta ! ne dit pas non. Hop. C’est calé. Dimanche soir. Apéro d’adieu, zou ! Zou ! Zou ! ordonna-t-elle. Elle écrasa sa Vogue et regarda ailleurs.
D‘accord.
Avec un caractère forgé à coup de drames, Rose savait s’imposer. Rose était artiste peintre. Elle exposait ses toiles dans les galeries alentours, les restaurants autour de la baie et sur les marchés locaux. Lorsqu’elle n’était pas accrochée à ses pinceaux, elle était à La bouée à boire des cafés et à fumer des Vogues. Rose assortissait tout. Elle accommodait tout, ses chaussures à haut talons et son vernis, les humeurs des uns et celles des autres, comme une obligation d’harmonie des couleurs, des humeurs et des tons, vocaux et visuels. Rose était une arrondisseuse d’angles. Elle voulait que tout le monde soit heureux. Souffrir était défendu. Elle mettait de l’huile dans les rouages en permanence, laissait le bénéfice du doute aux plus méchants, défendait les opprimés comme les coupables, et s’il venait à tomber un petit oisillon du nid à trente kilomètres à la ronde, vous pouviez être sûrs qu’il atterrirait chez Rose. C’est qu’elle en avait bavé Rose avec sa famille en toc, avec les hommes, avec des patrons, elle avait eu du mal à digérer tout ça. Elle avait sérieusement dérouillé parfois. Elle avait fermement décidé que le malheur ne passerait plus par elle. La vie ne lui avait pas fait de cadeaux mais elle lui avait donné un talent : la peinture. La peinture avait été sa planche de salut. Aujourd’hui une toile blanche à remplir le matin, un café au bord de la baie avec ses amis, et son reflet dans les yeux d’un bel inconnu aimant une nuit de temps en temps suffisaient à son bonheur. Lucille pensait souvent en la voyant qu’elle aimerait avoir un don. Un talent. Ça serait tellement plus simple. Sa vie serait plus simple. Rose disait qu’on en avait tous un et qu’il suffisait de se poser une question : « Qu’est-ce qui te donne envie de te lever le matin tralala tsouin tsouin ? ». Lucille n’avait toujours pas trouvé de réponse à cette question.

Barbie arriva.
— Salut les filles ! qu’elle leur lança sans les regarder, tout en bisant le serveur.
— Salut Barbie, répondit Lucille en chœur avec Rose.
— J’expliquais à Lucille qu’on allait trinquer ensemble dimanche soir pour fêter dignement son nouveau départ, continua Rose l’air olympien.
— Super, s’écria Barbie, écœurée, tellement fort que toute la terrasse aurait pu l’entendre. Elle s’en va et on fait la fête. T’as raison je suis tellement contente que j’me fais pipi dessus de bonheur ! … . Ça va pas bien, reprit-elle, en levant les bras, une fois assise. Jamais je trinque pour fêter une connerie. C’est un principe.

Sally arriva comme une balle à cet instant.
— Ah! Et depuis quand tu as des principes toi? C’est nouveau? lui dit-il à froid en s’asseyant sur la quatrième chaise.

De son côté, Lucille ne savait pas trop quelle attitude adopter. Elle se sentait vraiment embarrassée. Si elle ne voyait pas son reflet dans la vitre du café, elle douterait de sa présence. Elle se voyait lisser son sourcil du bout des doigts. C’était comme un toc, geste impossible à réfréner lorsqu’elle était mal à l’aise. Depuis qu’elle avait conscience de faire ce geste, ça la mettait encore plus mal à l’aise de s’en rendre compte. Lucille força ses yeux à regarder au travers de la vitre pour ne plus se voir.
Elle se demandait ce qu’elle foutait là. Les trois continuaient à s’envoyer des roses. Les arrêter. Intervenir. Rien ne sortait de sa bouche.
Elle s’écrasa le nez sur la vitre, son regard se perdit à l’intérieur du café et son esprit s’évada dans les crèmes glacées multicolores. Mode sécurité enclenché.

Mercredi. Seule. Une journée extra ordinaire.

7heures. C’était l’heure du café d’une journée de travail ordinaire. L’eau frémissait d’un joli cliquetis. Lucille sentait sa chaleur. Elle la versa sur la poudre noire. La vapeur d’eau imprégnée de café remonta jusqu’à son nez. L’odeur finissait de la réveiller doucement.
Lucille avait vendu tous ses meubles et objets ce dernier mois. Restaient un porte-filtre à café, une tasse, une casserole, une chaise, un matelas au sol, une malle de vêtements et une planche soutenue par deux tréteaux qui faisait désormais office de bureau. L’appartement était déjà loué pour le mois suivant par un couple bordelais. Les locations à l’année étaient rares autour de la baie et s’arrachaient comme des petits pains.
Le soleil entrait dans la cuisine par la fenêtre. Elle prit la tasse d’une main, la chaise de l’autre puis alla s’asseoir dans le rayon de soleil au centre de la pièce vide. Elle but son café lentement. Au chaud. Sans penser.
8heures. Le chauffeur du bus qui l’emmenait au bureau avait un sourire accroché au visage malgré la chaleur étouffante et l’air vicié à l’intérieur du véhicule. La climatisation ne semblait pas fonctionner. Lucille avait cédé sa voiture pour une somme dérisoire et commençait, malgré l’inconfort certains jours, à apprécier son trajet en bus. Elle avait un moment pour ne rien faire, juste profiter du paysage. Depuis 10 jours, elle se mettait en mort cérébrale pendant les quelques minutes que durait le trajet. Une vraie pause. En longeant la plage, elle aperçut des touristes lève-tôt mais déjà endormis sur le sable. Le soleil était hystérique. Il frappait de toutes ses forces les malheureux. Même le sable semblait ne plus en pouvoir. Vu de loin, il semblait se liquéfier. Il n’était que 8h. La canicule annoncée était déjà là.
La musique du bus la berça jusqu’au bureau.
Sa dernière journée de travail fila d’une traite et sans peine. Elle avait négocié de ne pas finir le mois. Il lui fallait du temps pour nettoyer et vider le peu qui restait dans son appartement avant de partir. Le cri du téléphone lui paraissait déjà lointain et les sourcils froncés de sa chef de service semblaient chercher à se cacher sous son épaisse frange. À la fin de sa journée de travail, pour se vider la tête, Lucille passa par le parc. La chaleur brûlante gorgée de l’odeur des pins remontait du sol. Elle enleva ses escarpins et coupa par l’herbe. Ses pieds nus dans l’herbe la retenaient dans l’instant sans laisser partir ses pensées vers le reste de sa journée. Le reste de sa journée n’était pas encore là et Lucille ignorait de quoi il serait rempli. Son téléphone était éteint. Cet instant était pour elle. Elle n’entendait que le vent, les oiseaux et les vagues au loin. Elle reconnaissait ces journées de bonheur à leur calme. Aux détails qui les ponctuaient, comme le sourire et le bonjour que lui avait rendus la dame croisée dans le parc, la bonne humeur du chauffeur de bus lorsqu’elle avait acheté son ticket ce matin, la musique Soul qui l’avait bercée pendant tout le trajet. Quelle incroyable journée! Pourquoi n‘étaient-elles pas toutes comme ça ? Agréables. Cela faisait très longtemps que Lucille ne s’était pas sentie aussi bien. Deux ans au moins.

Elle s’assit à La bouée et resta là. Sans penser ni à son départ, ni à rien, contemplant seulement le magnifique paysage que lui offraient la baie et sa lumière.

Sally, Rose et Barbie arrivèrent peu après. Chacun à leur tour. Ils continuaient à se décocher des flèches et des pics à n‘en plus finir. Rose, fidèle à son habitude d‘accorder tout le monde, soutenait la décision de Lucille. Elle luttait face aux deux autres qui s’énervaient de ne pas l’avoir faite plier à leur volonté de la voir rester. Lucille enclencha le mode sécurité et continua à contempler la baie sans prendre part au débat.

Jeudi. Lucille et Barbie au Café La bouée.

— T’es heureuse ? lança Lucille à Barbie.
— Ben ouais, moi ça va. C’est toi qui nous fais un coup de calcaire, pas moi ! répondit Barbie en s’écrasant sur elle-même, les bras pendants de chaque côté de son siège et les jambes allongées de part et d’autre du pied central de la table. Elle stoppa sa descente le menton au niveau de la table et bailla.
— Ok ! Mais est-ce que t’es heureuse ? insista Lucille sans pouvoir s’empêcher de bailler à son tour.
— Oui ça va. Des fois j’ai des bas comme tout le monde. Tu devrais apprendre à faire la sieste, t’arrêtes pas de bailler, tu sais.
— Quand tu te lèves le matin t’es contente d’aller bosser ?
— Nan. J’ai pas dit ça. C’est dur mon boulot ! Je fais un métier d’homme, moi. Je dis juste que ça va.
— Et ça te convient ?
— Mais, ma belle, on est pas là pour être heureux tout le temps. T’es sur une autre planète. C’est dur la life. Personne ne dit le contraire. Toi, on dirait que t’as pas envie de comprendre. Y a des jours avec. Y a des jours sans. Pis c’est comme ça.

Leur échange fut coupé par Sony, un local, et son claquage de bises intempestif. Sony venait passer trois jours par semaine à la station chez sa grand-mère. Le reste de la semaine, il vivait dans un centre pour handicapés. Rien d’anormal à première vue chez Sony qui ressemblait à un bricoleur du dimanche si ce n’était que la journée, il sillonnait les rues sur une trottinette jaune et claquait une bise à tous ceux qu’il croisait. Les touristes, surpris, ne se laissaient pas tous biser. Beaucoup le chassaient. Sony reprenait alors sa monture et continuait sa route un sourire aux lèvres. On l’aimait bien Sony. Il n‘avait pas la lumière à tous les étages mais il était gentil et toujours gai. Sony avait 38 ans, avait un jour appris Sally à Lucille.

— Ça ne me convient pas ! reprit Lucille.
— Qu’est-ce qui ne te convient pas ? Franchement tu te prends la tête pour rien. T’as plus de tunes, c’est ça ? Tu veux que j’t’en prête ? Non parce que si c’est ça, dis-le.
— Non. C’est pas ça.
— Alors c’est quoi ? Tu t’écoutes trop ma vieille. Tu réfléchis trop. Tu vis, c’est tout. Profite un peu au lieu de te prendre la tête. On n’est pas bien là ? Au soleil. Face à la baie. Nan mais j’te jure, qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Ça fait deux ans que tu vas voir ta psy, t’as l’air de plus en plus mal.
Je vais mieux ou moins bien ? Il faudrait choisir.
— Faut te secouer un peu ma grande, continua Barbie. Y a pire comme vie. T’as le cul bordé de nouilles et en plus tu pleurniches, lui dit-elle en se forçant à rire fort pour lui faire digérer son ton autoritaire.
Te fatigue pas, je n’ai pas la force de te dire merde et je suis à court d‘expédients.

Barbie se redressa, enfonça son doigt dans sa bouche pour l’humecter, elle se leva d’un bond, bras tendu, doigt en l’air, prit son sac et fila en courant. Passionnée de kite surf, cela lui arrivait souvent de planter Lucille au milieu d’une discussion, seule, à la terrasse de La bouée. A la moindre brise, elle filait. Lucille avait pris l’habitude de ne plus s’en offusquer. Voguer sur l’eau tirée par son aile de kite était sa drogue. Une drogue dangereuse selon les statistiques mais moins destructrice que bien d’autres finalement. Barbie vivait comme un électron libre. Sans contraintes. Lucille enviait son insouciance et sa liberté.

Vendredi

Le nettoyage de son appartement, de haut en bas, lui prit presque toute la journée. Lucille sortit son carnet rouge de son sac. Le Dr. Péart lui avait donné un carnet rouge au début de ses séances deux ans auparavant. Elle lui avait demandé de s’en servir pour noter tout ce qui était important.
— Il faut vous restructurer, vous organiser dans votre nouvelle existence. Cela demande de la rigueur et quelques efforts, avait-elle dit.
Plus jamais les événements ne devaient la happer. Suite à sa rupture, la vie de Lucille était devenue du grand n’importe quoi. Elle avait accepté. Elle aurait accepté n’importe quoi pour arrêter de dériver. Elle se sentait mal barrée à cette époque.
Quotidiennement, Lucille s‘attelait donc à cette tâche. Elle notait tout ce qu’elle devait faire pour garder le contrôle. Ses rendez-vous. Ses courses. Les dates de paiements de ses factures. Tout était soigneusement inscrit dans son carnet rouge. Elle le feuilleta rapidement. S’y trouvaient résumées les deux dernières années de sa vie quand même, ce n‘était pas rien. On pouvait constater moins de rigueur ces derniers mois dans la tenue du carnet. Ses horaires de travail, ses cafés avec Sally, Rose et Barbie, le paiement de son loyer tous les 5 du mois n‘étaient plus notés. Elle avait tout ça en tête aujourd’hui. Le Dr. Péart relisait son carnet toutes les semaines. Elle y avait lu un net progrès.
— Melle Topo, vous me paraissez aller de mieux en mieux. Je suis très fière de vous, lui avait-elle dit.
Lucille relut son carnet entièrement.
Où a-t-elle vu un progrès ?
— C’est ça ma vie ? s’indigna-t-elle tout haut. Une succession de corvées, d’horaires à respecter et de listes de courses à acheter.
C’est de la merde.
Coincée dans une vie à l’encéphalogramme plat depuis deux ans, Lucille venait de prendre un uppercut en pleine face. Les dates de ses dossiers à rendre, les dates de paiements, les dates d’anniversaire, rien ne la concernait. Tout cela concernait les autres. Rien de ce qui était noté dans son carnet rouge n’avait de réelle importance pour elle, exceptés ses rendez-vous à la Bouée qui étaient alors sa seule bouffée d’oxygène. Ils étaient au début du carnet soulignés plusieurs fois et n‘apparaissaient plus à la fin.
Elle gomma nerveusement toutes les pages les une après les autres. Une sérieuse envie de pleurer l’envahit mais sa colère l’empêchait de pleurer. Sa gorge était nouée. Tellement serrée qu’elle avait physiquement mal. Une grosse boule de métal semblait coincée dans sa gorge. Ses mains étaient glacées.
— NON ! cria-t-elle dans l’appartement vide qui décupla son refus.
Elle prit un stylo et commença à écrire sa journée de mercredi. Sa journée extra ordinaire. Sa journée de bonheur. Elle gommait toutes ces listes et écrivait son bonheur par dessus. Au stylo. Pour ne jamais l’effacer. Mercredi était important.
Se sentir bien est le plus important.
Elle décida de ne plus jamais noter, autre chose que ce qui était vraiment important pour elle dans son carnet rouge. Ce soir là, Lucille oublia d’aller au café.

Samedi. Lucille et Sally au Café La bouée.

Sally sortait à peine les mains des aiguilles lorsque son téléphone sonna. Sally était Maître Horloger.
— Hello, lui dit Lucille.
— Minute papillon ! répondit Sally en s‘essuyant les mains. On ne t’a pas vue hier encore. Où étais-tu ?
— Dans ton cul, répondit-elle en empruntant la réponse habituelle de Barbie à cette question. Barbie avait l’art de se sortir des discussions gênantes avec des expressions vulgaires qu’elle balançait avec un large sourire. Ça marchait à tous les coups pour elle. Pour Lucille, c’était plus aléatoire mais elle tentait le coup de temps en temps.
— Café ? reprit Sally, surpris de l‘entendre parler comme ça.
— Ok.

Lucille et Sally burent un café presque silencieux. Comme si tout avait été dit. Bizarre. Sally n’essaya pas de la convaincre de rester. Comme s’il avait compris que c’était une perte de temps. Frustrée qu’il ait accepté son départ aussi facilement, Lucille alla chercher deux verres de vin blanc. Elle était contrariée. Elle avait refusé la discussion lundi après son rendez-vous chez sa psy mais là, elle était prête. Elle avait répété sa défense sur le chemin. Ses arguments étaient imparables. De fait, elle ne pouvait en utiliser aucun. Ce n‘était pas prévu comme ça. L’indifférence de Sally la harcelait. Elle moulinait tous ses arguments dans sa tête. Il n’y a pas si longtemps, elle aurait râlé un bon coup. On n’acceptait pas de la perdre impunément. Elle aurait bataillé pour qu’il la retienne. Après tout, c’était son droit de faire respecter sa décision et de le quitter. Comment osait-il lui refuser sa victoire ? Elle but d’un trait son verre et en commanda deux autres.
Lucille commençait à sombrer dans la chaleur de l’alcool. Le vin faisait d’elle une âme simple et sans soucis. Pleine de gratitude pour ce remède liquide, elle fit signe au serveur pour qu‘il les resserve. C’était la première fois en deux ans que Sally et Lucille passaient un moment à La bouée sans parler. Sans confronter leurs opinions rarement identiques sur la vie. La misogynie de son paradoxal ami n’avait d’égal que son amour des femmes et cela ne manquait jamais d’animer leurs débats. Sally ne vivait que pour deux choses. Les montres et les femmes. Avec les montres, il entretenait une relation précise et continue. Avec les femmes, c’était plus compliqué. Dans la station, il était connu comme le loup blanc. Toujours une nouvelle fiancée sous le bras, il faisait jaser. Certains disaient qu’il attirait les femmes car il arrivait toujours juste à temps dans leurs vies. Sally rêvait une relation sans conflit avec une femme qu‘il aimerait et qui l‘aimerait en retour. Ce rêve tranchait avec la réalité de sa vie. La haine et l’amour se disputaient toutes ses relations. Les femmes le faisaient souffrir. Il faisait souffrir les femmes. Ce n’était jamais sa faute. Selon lui. Ce soir là, Sally semblait ne plus avoir envie de se battre. Ni contre elles. Ni contre Lucille.

Dimanche. A l’heure du pot d’adieu

Lucille descendit dans la rue piétonne pour rejoindre La bouée. Arrivée sur place, personne. Seuls quelques touristes restaient assis, là, à profiter des derniers rayons du soleil couchant. L’air était encore brûlant. La marée haute. La baie lisse. Magnifique à perte de vue. Pas un souffle de vent. Elle s’assit et attendit ses trois amis. Le temps passait. Personne n’arrivait. Lucille consulta ses messages. Rien. Elle se sentit vexée. Rabaissée. Une fois de plus elle eut ce sentiment de ne rien maîtriser. Comment avaient-ils pu oublier son départ demain ? Son pot d’adieu. C’était à n’y rien comprendre. Lucille balaya péniblement la place des yeux. Un étau lui comprimait la tête. Bouger ses yeux lui faisait mal. Elle payait cher et comptant ses abus d’alcool de la veille.
Je devrais arrêter de faire des plans, ça ne se passe jamais comme prévu. Et arrêter de picoler aussi.

Elle repensait à sa dernière journée de travail, mercredi. À tout ce qu’elle avait écrit de merveilleux. Quelle magnifique journée! Elle s’était sentie bien. Sereine. Calme. Mercredi avait coulé sans stress, sans peine.
Jamais son appartement ne lui avait autant plu que depuis qu’il était vide. Elle avait trop acheté finalement. Ne plus voir tous ces objets accumulés, amoncelés qui l’attachaient à son passé la rendait légère. Au bureau, aucune phrase agacée de collègues mécontents n‘avait eu d‘échos. Aucun ressenti ne l’avait accompagnée sur le chemin du retour. Elle avait laissé filer ses soucis car ils ne seraient plus dans deux jours. Son instinct l’avait guidée. Elle n’avait accordé aucune attention aux événements, autre que celle nécessaire sur l‘instant.
Si je vivais toutes mes journées comme celle là ?
Impossible. On ne peut pas vivre avec rien. Sans bosser. Reviens sur terre ! pensa-t-elle en secouant la tête pour chasser cette idée.
Avait-elle auparavant déjà laissé filer les événements comme ça ? Sans se battre ? Sans s’attacher à vouloir changer ce monde qui n’en fait finalement qu’à sa tête. Flash-back instantané. Elle avait renoncé devant l’adversité et l’inéluctable. Oui, c’était vrai. Elle se revoyait encore à La bouée quelques mois auparavant, arguer qu’elle ne voulait pas de cette foutue prime après laquelle elle courrait depuis des mois et qui lui était refusée. Montrant, fière, sa maîtrise des événements à ses amis en annonçant qu’elle avait décidé de s‘en moquer.
— C‘est toute ma force ! leur avait-elle lancé fièrement un soir.
Traînant un sentiment d‘échec comme un poids mort sur son épaule les semaines suivantes, elle continua à affirmer que, non, elle s‘en moquait et tout allait bien.
Dire sa peine et passer à autre chose lui avait semblé insurmontable. Faire bouillir sa rancœur dans son coin pendant des mois ne lui avait pourtant rien apporté. Cela lui paraissait clair depuis mercredi. Il y avait une autre voie. Elle pouvait vivre une journée heureuse si elle arrivait à se mettre dans le crâne que les problèmes allaient disparaître.
L’agréable prétention d’être à nouveau maître de son destin l’envahit. Nouveau flash-back. Au début de l’année, sa voiture était tombée en panne de batterie. Lucille avait couru de droite et de gauche pour trouver des pinces crocodiles afin de la faire démarrer. Ce qui n’avait pas fonctionné évidement. Elle avait loupé le bus à trop vouloir changer les événements. Cette journée avait été un enfer. Armée de son infaillible détecteur à coupables, sa chef l’avait débusquée.
— Melle Topo, votre prochain retard vous coûtera votre place, l’avait-elle menacée d‘un ton glacial, la désignant ainsi comme le maillon faible du service.
Depuis ce jour, un réveil imaginaire sonnait toutes les nuits dans sa tête. Elle n’avait plus dormi jusqu’à la remise de sa lettre de démission. Lucille était fatiguée d’être fatiguée.
Pourquoi n’ai-je pas juste sauté dans le bus ? Pourquoi n’ai-je pas accepté cette panne. Tout simplement. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Qu’elle aille se faire voir après tout, se dit-elle, à nouveau énervée alors que des mois avaient passé depuis l’incident.
Pourquoi je fais ça ? se demanda-t-elle. Je n’ai pas fait ça mercredi, repenser à tout ça ! J’étais juste bien. Je recommence alors que je viens juste de comprendre qu’il faut absolument que j’arrête de ressasser le passé.
Ce n’est pas si facile que ça.
Lucille avait l’art d’exhumer ses douleurs du passé, ses vieux souvenirs désagréables. C’était pernicieux. Ça remontait doucement d’abord dans ses pensées, par bribes et au bout d’un moment ça envahissait tout son esprit. Elle était capable de ressortir des dossiers vieux de Mathusalem, à s’en faire pleurer. C’était un jeu tordu. Elle ne devait plus y jouer… Le passé, c’était décidé, elle n’y pensera plus.
Je vais apprendre à être heureuse. J’ai l’ambition d’être heureuse, pas celle d’être l’employée du mois.
Arrêter de se torturer toute seule paraissait être la solution. Et pour une fois, cela ne dépendait que d’elle.
Toute cette dernière semaine défila sous ses yeux : l’optimisme de Barbie qui réussissait souvent à chasser son spleen, la philosophie de Rose, qui s’adaptait à tout et refusait même de donner le nom de « problèmes» aux problèmes, la soirée passée avec Sally, pendant laquelle sous l’effet de l’alcool elle avait enfin profité du moment sans chercher à ce qu’il soit exactement comme elle l’avait prévu. Tout se mélangeait dans sa tête. Les moments passés avec ses amis, les paroles du Dr Péart « on ne trouve aucune solution dans la fuite Melle Topo, vous l’avez déjà expérimenté », son mercredi de bonheur, sa tête lui semblait prête à exploser. Lucille savait qu‘elle était en train de faire une folie. Elle quittait tout sans même avoir planifié un plan B au cas où ça tourne mal. Bien qu’elle en ait conscience, c’était plus fort qu’elle. Il fallait que ça s’arrête.
Elle avait le mode d’emploi pour se sentir bien: un appartement vide, des activités pour elle, ne plus penser au passé, ne pas essayer de maîtriser les événements. La vie n’en fait qu’à sa tête alors autant accepter tout ce qu‘elle propose. Le bon comme le mauvais.

Sans lutte, pas de souffrance.

Lucille n’avait plus rien. Plus d’appartement, plus de voiture, plus de travail, plus d’objets, plus d‘assurance, plus d‘internet, plus d‘électricité, plus d‘amis. Il ne lui restait rien. Elle prenait un risque insensé vu tous les efforts qu’elle avait fait pour retrouver de la stabilité dans sa vie. Elle avait tout bazardé. Enfin libre de toutes attaches, matérielles, financières et même affectives puisque ses amis l’avaient laissé partir en décidant de ne pas venir ce soir, un sentiment de plénitude et de liberté la saisit. Elle n’avait plus peur. Elle n’avait plus rien à perdre. Libérée de ses chaînes, elle n’avait plus aucune raison de fuir finalement. L’étau qui enserrait son crane, disparu. Elle n’avait plus mal.
— Je suis libre, laissa-t-elle échapper à haute voix … . Libre de rester.

 

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Source :
Cet article antidépresseur, plein de vitamines et délivré sans ordonnance, intitulé OUI a été écrit par Félicitie et publié sur Labo du Bonheur.
La seule boîte à messages avec des vrais morceaux de bonheur dedans.

Source image Coté Maison

4 thoughts on “OUI – Lecture du soir 1

  1. L’amitié un endroit où on aime vivre, des décisions importantes. Oui c’est une suite qu’il nous faut. Felicitie, une suite!

  2. J’aime cette histoire d’amis en bord de mer ! Comme j’aimerais connaître cet endroit qui a l’air merveilleux. Ou peut-être que c’est ce que Felicitie en fait qui rend ce lieux attirant. La suite ! Vite !

    1. Hello Cécile, merci. Un endroit on l’on se sent bien on en a tous un non ? A bientôt sur ton blog. Il faudra venir faire une petite annonce ici pour l’ouverture ;-) La suite très prochainement. des bisous

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