OUI – Lecture du soir 2

extérieur de la caravane - OUI

Aujourd’hui, le 30 juillet 2013, quelques heures après l’accident

Lorsque Lucille ouvre les yeux, la douleur la saisit. Comme si tout son corps était passé dans un rouleau compresseur. Toutes ses sensations sont insupportables. Le bruit, l’odeur, la lumière. Oh! La lumière! Elle lui enfonce les yeux. Elle les presse si fort qu’elle a l’impression qu’ils vont exploser. Un bourdonnement grave et continu dans ses oreilles l’empêche de comprendre ce qui se dit dans la pièce. Allongée sur un lit, elle ne voit que le plafond, un damier de plaques de polystyrènes carrées et de néons blancs aveuglants. Incapable de bouger. Incapable d’appeler. Lucille panique.

Un an plus tôt. Lundi 30 juillet 2012

J’ai deux jours pour trouver un autre appartement. Comment ai-je pu me mettre dans une situation pareille ?

Quelques mois auparavant, Lucille avait trouvé un prospectus dans le centre de yoga Le Bombai en bas de chez elle. Les musiques relaxantes, les odeurs d’huiles essentielles et d’encens, suaves et entêtantes, qui émanaient du centre et son envie de se vider la tête avaient fait de cette destination une évidence. L’envie de partir en Inde la prenait tous les matins en partant au bureau lorsqu’elle descendait les escaliers pour rejoindre la rue piétonne. L’impression de ne pas prendre la bonne direction lui nouait la gorge un peu plus à chaque pas alors qu’elle s’éloignait de cette bulle olfactive, apaisante et enveloppante, d’air saturé d’effluves d’ylang ylang, de santal et de patchouli.
Impossible pour elle d’avouer son envie de tout quitter pour partir vivre en Inde au Dr Péart, elle n’aurait pas compris.
– L’Inde est un continent difficile lorsqu’on ne le connaît pas. La joie y côtoie la mort en permanence. Cela peut choquer, lui avait dit Péart alors qu‘elles s’entretenaient de la prochaine destination de vacances de Lucille. Essayez plutôt la Grèce. La Grèce, c’est magnifique, Lucille.
Si le Dr. Péart ne voulait pas de l’Inde comme destination de vacances il aurait été difficile de lui faire avaler l’idée d’aller y vivre. Lucille commençait à peser le poids de sa décision de rester. En Inde avec deux mille euros elle pouvait vivre confortablement plusieurs mois mais en France, elle tiendrait deux mois tout au plus. Au fur et à mesure de ses démarches pour trouver un autre logement, l’angoisse s’installait en elle comme un cauchemar. Lentement. Sournoisement. Elle sortit son carnet rouge et relut son mercredi de bonheur pour se rappeler pourquoi elle avait pris cette décision. D’un geste volontaire elle souligna plusieurs phrases qui lui semblaient importantes.

boouteille d'eau douche OUIJ’accepte ce que la vie décide pour moi.
Les problèmes apparaissent et disparaissent si je ne m’y accroche pas.
Je ne lutte pas. La lutte est vaine. Sans lutte pas de souffrance.
J’accepte les événements. Les mauvais comme les bons.
Les solutions se présentent d’elles-mêmes à moi.
J‘écoute les signes. Je suis la guidance de la vie.
J’ai confiance.
Je laisse mon instinct me guider.

Aujourd’hui tout cela lui paraissait totalement hors sujet. Inapproprié. Utopiste. Il fallait être réaliste : la tournure des événements n’était pas prometteuse. Son sang se glaça. L’impression de s‘être volontairement mise en péril, d’avoir sabordé une situation qui tenait la route pour partir vers un « rien » la minait. Sauter en parachute au milieu des troupes ennemies ne lui aurait pas paru plus périlleux. La peur fait toujours parfaitement son travail dans ces cas-là, transformant la colline en montagne et sa pente douce en falaise abrupte. Une quantité incalculable de « j’aurais dû » envahit d’un seul coup son cerveau tout entier.

STOP !

Lucille prit son sac et dévala les escaliers de son immeuble. Face à une situation comme celle-là, la pire des choses était de baisser les bras. Elle devait se battre. Enfiler ses gants de boxe. Ruer dans les brancards. Trouver une solution avant ce soir et pour cela, il lui fallait de l’aide.
Arrivée en bas, à peine à quelques mètres de l‘escalier, elle croisa Francis. Seul, il était là à traîner ses sandales en scrutant la foule des yeux. Il l’aperçut et comme d’habitude vint la biser.

— Tiens ? Tu es encore là toi ? Tu tombes bien. Tu sais conduire ?
— Oui mais je n’ai pas le temps Francis, j’ai des choses à faire. Une prochaine fois.
— Non. Attends. J’ai besoin que tu me conduises au camping à coté. Tu en as pour dix minutes tout au plus, lui dit-il en lui collant dans les mains un porte-clefs argenté représentant un B entouré d’une paire d’ailes déployées.
— Si tu as une voiture pourquoi tu n’y vas pas tout seul, lui rétorqua-t-elle en repoussant le porte-clefs.
— Je n’ai pas le permis de conduire si Madame veut tout savoir, répondit Francis en mimant une courbette avec son chapeau à la façon de Depardieu dans Cyrano de Bergerac. Allez sois sympa. Conduis-moi. Je te donnerai cinquante euros pour la course.
Lucille hésita un instant. Ce n’était pas le moment de cracher sur une rentrée d’argent. Le camping se trouvait à un quart d’heure, dans une demi-heure tout au plus elle serait de retour.
— Ok. Je t’emmène.
Au milieu de la rue piétonne, Francis ouvrit une porte de garage. À l’intérieur dormait une grosse Bentley Mulsanne grise anthracite, vitres teintées. Neuve.
— Allons-y! Je n’ai pas ma journée moi, lança-t-il pour la presser alors que Lucille était déjà en voiture au volant.
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Seuls les commerçants avaient l’autorisation de circuler en voiture dans les rues piétonnes. C’est en roulant au pas que la Bentley sortit du centre ville sous les regards insistants des touristes puis elle fila comme une lame sur la route goudronnée qui encerclait la baie. Francis posa tout un tas de questions à Lucille sur le trajet. Pourquoi n’était-elle pas partie ? Que comptait-elle faire ? Où allait-elle se loger ? Lucille pensa mentir un instant. Le poids de son mensonge au Dr Péart pesait lourd sur ses épaules depuis plusieurs mois. C’était bien trop risqué pour elle de se rajouter un mensonge sur le dos. Elle se voyait déjà en train de craquer. Courant, pleurant, hurlant dans les rues piétonnes « Je suis désolée, j’me barre comme une voleuse, je suis chômeuse depuis cinq jours ! Pardon, j’ai menti, j’voulais pas ! ». Elle opta donc pour la vérité cette fois-ci et raconta tout à Francis sans rien n’omettre de tout ce qui pouvait l’inquiéter.

— En pleine saison Lucille, tu vas avoir du mal à te reloger. Ça va te coûter très cher et tu n’as de toutes les façons pas assez d’argent. Je ne vois qu’une solution.
— Laquelle ?
— Une tente. Et encore ! Un emplacement à 12 euros la nuit pour une tente, tu ne tiendras pas financièrement jusqu’à ce que tu récupères ta caution. J’ai bien une idée mais une fille comme toi…non…ça ne t’ira pas… . Tu n’es pas le genre.
— Dis toujours. Je suis prise à la gorge Francis, j’écoute toutes les solutions.
— Il y a bien les vieilles caravanes au fond du camping. Elles sont abîmées mais au moins tu auras un toit sur la tête.
— Non. Impossible. Il me faut un appart. Même un studio. N’importe quoi mais pas une caravane.
— Comme tu veux, répondit Francis sans insister.
Lucille le déposa au camping. Sur le chemin du retour pour ramener la Bentley au garage, la tête de Lucille bouillonnait d‘inquiétudes. Les mains crispées sur le volant elle luttait contre ses pensées angoissantes.

Alors c’est ça ? Le signe bienveillant de la vie ? On m’envoie Francis et sa caravane pourrie ? Non mais sans déconner ? Qu’est-ce qui m’a pris ?

De retour à la station elle reprit ses recherches en se rendant dans toutes les agences immobilières du coin. Rien. C’est épuisée et totalement découragée qu’elle rentra chez elle. Demain à la même heure, elle serait SDF. Sans domicile fixe.
SD suffirait largement. Sans domicile. Sans domicile fixe sous-entendrait que je peux changer de domicile et donc que je possède une ou plusieurs résidences secondaires. Mais qui a inventé cet acronyme ?

Lucille ne pouvait pas dormir. Tout ce qu’elle avait vécu ces deux dernières années remontait à son esprit.

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FLASH BACK

Le Serial Fucker
Kate regarde son reflet dans la baie vitrée de la terrasse. Elle voit ses rides. Elle plisse les yeux. Se dit que ça ne va pas en s’arrangeant. Elle vérifie son rose à lèvre en étirant sa bouche dans un sourire forcé. Mime une discussion agitée avec elle-même. Fait signe à son reflet de dégager du revers de la main.
Allez va t’en la vieille !
Rit de sa petite folie. Allume une cigarette. Sa culotte rentre entre ses fesses et la gène depuis qu’elle l’a enfilée. Elle en profite d’être seule pour tirer dessus en passant sa main par l’avant de son pantalon. Elle se tortille. Pose sa cigarette. Passe son autre main par l’arrière de son pantalon.
Ah voilà ça va mieux.
Lucille revient avec du thé. Kate se demande si elle l’a vue remettre sa culotte.
Les volutes de fumées blanches qui émanent de sa bouche rose brillent au soleil. Assise sur les coussins de la terrasse, Kate tend son bras devant elle et contemple, les doigts tendus vers le ciel, son vernis rose fushia avec un faux air assuré. Sally les rejoint. Il aime Kate. 45 ans. Instable émotionnellement. Kate cumulent les nuits d’amour sans lendemain. Des rencontres à la chaîne qui ne débouchent jamais sur autre chose que de l’indifférence. Elle est pourtant jolie. Kate s’attache à tous ces hommes d‘un soir. Elle crée des liens imaginaires et invisibles avec eux. Elle s’imagine leur amour. Elle le rêve. Elle se sent toute morcelée à l’intérieur.
Sally aime les âmes perdues. Il se sent fort et ancré à la terre quand il en croise une. Kate est une pépite d’or pour lui. Une femme parfaite. Prête à mendier pour un câlin. Kate danse sur un fil. Une pichenette suffira à la faire tomber. Sally aime Kate.

— Là avec Paul on fait une petite pause dans le Break ! On ne s’envoie plus aucun sms pendant notre séparation. On ne s’appelle plus. Chacun vit sa vie de son coté. C’est comme ça qu’on réglera nos problèmes.

— Tu le connais depuis quand ?

— Une grosse semaine.

— Ah ! répond Lucille sans être plus étonnée que ça.
Kate a perdu sa logique après son divorce de la même façon que sa virginité un soir de surboum : d’un seul coup. Elle n’a plus jamais été cohérente depuis lors pour tout ce qui concerne les relations affectives.

— Tu l’as rencontré où celui là?
— Au Miami by night. Samedi dernier. T’aurais vu le monde. C’était plein comme un Ouibus ! Un monde, ma pauvre ! C’est forcement le ciel qui nous a réunit. Se rencontrer comme ça au milieu d’au moins cent personnes. C’est le destin, non ? Tu ne crois pas ? Lucille t’en penses quoi ?
— Je vais adopter une fleur.
— Hein ?
— Je vais adopter une fleur et m’en occuper comme d’un bébé.
— Nan, mais je te parle de Paul ! T’en penses quoi ?
— Je ne pense pas Kate. On ne rencontre jamais quelqu’un par hasard. Ça te va comme réponse ?
Kate sent le désespoir. Kate mâchouille ses frustrations. Kate n’en peut plus d’être seule. Kate est arrivée au bout du supportable. Elle veut des bras. Elle veut dormir collée nue à un homme. Elle veut qu’on l’aime. Qu’on le lui dise. Qu’on le lui montre. Elle veut être spéciale pour quelqu’un.

Sally regarde Kate comme un gâteau. Il la croquerait bien lui aussi. Il les aime fragiles. Déséquilibrées. Sally a l’art de remanier la réalité pour l’ajuster à ses plans. Le trouble est sa nourriture. Il transforme rapidement l’ex mari et le nouveau copain de Kate en minables incapables. Ce ne sont pas des hommes. Il se pose en Maitre incontestable du bonheur féminin. Les femmes et leur sensibilité n’ont aucun secret pour lui. Lui la comprend. Lui seul sait de quoi elle a réellement besoin pour être heureuse. Si Kate accepte, il la mènera vers son féminin sacré. Vers le bonheur. Vers le plaisir. Vers la jouissance absolue. Quelle chance pour Kate, il saura lui faire atteindre ce Graal. Sally deal avec le chaos de Kate. Elle plonge dans la tempête de ses peurs. Il la tient par la main. Tellement gentil. Tellement sûr de lui. Il n’est pas comme les autres. Attention. Nombreuses sont celles qui souhaiteraient avoir l’attention et l’amour de Sally. Kate devra se montrer à la hauteur sinon il s’occupera d’une autre. Un « Sally » : ça se mérite ! D’ailleurs la grande Ondine et la petite Océane attendent leurs tours. Il s’occupe encore de la femme de son ami Patrick. Cette dernière le désespère et ne comprend rien. L’amour est un art. Comme à chaque fois, il pense avoir surestimé cette femme. Il espère bien trouver chez Kate ce petit supplément d’âme qui manquait aux autres. Elles polluaient trop leurs relations de détails sans importance. Toutes jalouses. La peau n’est pas le cœur. Elles ne comprennent rien. Que des sottes. Toujours ces même jérémiades. L’amour est partage. L’amour est échange. L’amour doit rester pur. L’amour n’a pas besoin d’attaches. L’autre doit rester libre de faire ce qu‘il veut, quand il veut, avec qui il veut. Seule celle qui acceptera de l’aimer selon ses principes sera l’élue de son cœur. Kate a confiance en Lucille et sent une forme de bienveillance de Sally dans ses mots. Au moins il l’écoute. Elle plie. Sally exulte. Il savoure sa victoire comme un nectar extrait lentement, il la déguste avec sérénité, fort de son pouvoir. Kate est darkvadorisée. Il est le Maître.

Ils respirent ensemble.

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Le lendemain devant La Bouée.

— Francis ? Comment te dire ? J’ai bien réfléchi à ta proposition pour la caravane et j’accepte ton offre, lui dit Lucille en le bisant et en lui tendant les clefs de la Bentley qu‘elle avait garée la veille.
— Ce n’est pas ton genre. Ce n’était pas une bonne idée. Trouve une autre solution.
— Quel genre faut-il pour vivre dans une caravane ? Je n’ai pas d’autres solutions sinon je ne serais pas là. Réfléchis, s’énerva-t-elle.

Si un jour vous êtes au bord du gouffre, si votre vie ne tient plus qu’à un fin et fragile fil d’espoir. Allez voir Francis ! Il se fera une joie de le couper.

Francis lui sourit. Il luisait au soleil comme s’il s’était enduit le visage de graisse à traire. La vie avait salement amoché Francis, il le portait sur lui. On pouvait le voir sur son visage bouffi d‘alcool. Il détourna les yeux pour que Lucille ne puisse pas lire ses pensées et commença à partir en direction des rues piétonnes.
— Attends Francis ! Je peux travailler en échange. Je suis sure que tu as besoin de quelqu’un pour la plonge ou le ménage. Le temps que je me retourne. C’est l’affaire de quelques semaines.
— Suis-moi, dit-il en lui faisant signe de le rejoindre avec son chapeau de cow-boy.
Francis rendit les clefs de la Bentley à Lucille.
— Allons-y ! Dépêches-toi. Je n’ai pas ma journée, moi.

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À l’entrée du camping, à l’intérieur d’une guérite rose fuchsia et jaune, attendait une petite Dame. Elle était totalement immobile. Lucille stoppa la voiture au niveau de la barrière.
La petite dame semblait particulièrement agacée.
— Avancez ! Vous attendez quoi ? Qu’on vous décerne la palme de la lenteur ? Ça ne sert à rien d’avoir une grosse voiture si vous ne savez pas la conduire.
Lucille, docile, avança de quelques centimètres.
— C’est pour quoi ?
— C’est moi Mylène ! Ouvre ! gueula Francis dans sa direction se penchant par-dessus Lucille pour lui montrer sa tête par la vitre conducteur baissée.
Lucille sentit l’odeur de Francis. Il était penché sur elle, appuyant sur ses jambes et sur son ventre. Collée au siège, elle arrêta de respirer. Elle voulait descendre de la voiture. Personne n’aurait compris. Elle resta immobile. En apnée.
— Ah c’est vous Monsieur Francis, répondit la petite dame toute décontenancée, vous avez encore changé de voiture Patron ?
Francis commença à expliquer à la petite dame que les voitures sportives lui donnaient mal au dos et qu’il avait préféré cette grosse berline plus confortable. Toujours en apnée, Lucille commençait à manquer d’air.
La petite Dame finit par s’exécuter et ouvrit la barrière.
— Pffffff hannnnnnnn!

Respire.

— Pourquoi t’appelle-t-elle « Patron » ? demanda Lucille à Francis.
— J’ai acheté le camping il y a deux ans, je t’en ai déjà parlé, tu n’écoutes rien.

Le camping s’étendait sur plusieurs hectares. Il jouissait d’un panorama d’exception. Les premiers emplacements étaient pour les tentes, venaient ensuite les places des caravanes, puis les bungalows en bois avec leurs petites terrasses collées à la baie. Francis avait fait beaucoup de travaux depuis son achat deux ans auparavant. Sur tout le chemin, il ne tarissait pas d’éloges sur son camping et ses nouveaux aménagements.
— Tu vois, là, disait-il en lui montrant du doigt une petite maison en bois. C’est le centre de yoga. Là, c’est la piscine. Là, c’est le bar des jeunes. Là, c’est le bar des vieux. Là, c’est le restaurant. Là, c’est la discothèque…
Après 20 minutes à rouler au pas dans le camping, ils passèrent une nouvelle barrière. Cette fois-ci, Francis fut obligé de descendre pour l’ouvrir à la main.
— De l’autre côté, c’est la zone, gueula Francis . Pour l’instant c’est interdit au public. Avant les employés logeaient là. Il y a encore les caravanes. Ah ! Regarde ! Voilà le chien !

Devant eux, au milieu du chemin, un chien les regardait. Il était assis. Il ne bougeait pas d’un poil.
— C’est le chien de l’ancien propriétaire. Un chasseur et il est parti sans son chien. Franchement, t’y crois ? Il est con, mais con, que tu n’as même pas idée.
— L’ancien proprio ou le chien ?
— Les deux. Deux cabots !
— Qui s’en occupe maintenant ?
— Personne, il n’a pas le droit de passer la barrière. D’ailleurs il ne la passe jamais. Les touristes lui jettent peut-être à manger. Je n’en sais rien.
Francis s’élança vers le chien en secouant son chapeau pour le faire fuir.
— Dégage ! Allez dégage, sale clébard !
Il remonta essoufflé en voiture.

La voiture pénétra sur un sentier bordé de hauts pins. Après une centaine de mètres, le passage devenait plus étroit comme si la nature essayait de repousser les deux intrus et de reprendre ses droits. Lucille se gara au milieu de l‘allée de terre sablonneuse. Ils cheminèrent silencieux au milieu des pins qui embaumaient. Après quelques minutes de marche, entre une mare d’eau salée et le bois de hauts pins, une petite clairière ensoleillée apparut. Trois caravanes des années 70 y étaient disposées en demi-cercle.
— Tu vois. Tu n’es pas le genre. Je te l’avais bien dit.
Francis devait avoir percé à jour son toc. Lucille se lissait frénétiquement le sourcil d’un air dubitatif.

Alors c’est ça le signe bienveillant de la vie?

Le lieu semblait abandonné. Les caravanes, figées dans la rouille, paraissaient plantées au milieu de nulle part. Une épaisse couche de crasse recouvrait leurs fenêtres en plastique. À l’intérieur une forte odeur de mégot et de bière saisit le nez de Lucille qui osa à peine entrer. Les murs et les toits en tôle étaient envahis de toiles d’araignées et de poussière. Du sable, des aiguilles de pins et des branchages morts recouvraient leurs sols. Lucille resta un instant bouche bée. Interdite.

— Tu vois. Tu n’es pas le genre. Je te l’avais bien dit, répéta Francis.

La vue sur la baie, la mare bucolique à côté, la fraicheur du petit bois, les fils à linge restés tendus derrière les caravanes, le petit potager en friche à côté donnaient une bonne image du lieu tel qu‘il avait dû être : un endroit agréable. Aujourd’hui c’était un campement fantôme. Lucille entendait les battements de son propre cœur. Chaque battement résonnait dans sa poitrine. La peur l’envahit à nouveau. Elle serra les poings et ravala les larmes qui embuaient ses yeux. Difficile pour elle de ne pas imaginer le pire comme à son habitude. Après avoir fait mine de réfléchir, elle finit par dire à Francis qu’il l’avait mal jugée et que c’était très bien pour elle.

Tu n’as pas le choix. Accepte le choix que la vie a fait pour toi. Tu verras bien. Aie confiance pour une fois.

— Tu es bien sure ? Toute seule ? Tu te sens capable de rester dans ses tas de rouille ?
— ça va aller, assura Lucille.

Francis paraissait décontenancé. Il traîna ses sandales, quelques minutes en longeant les caravanes, les mains dans le dos, l’air soucieux, puis ordonna à Lucille de le ramener.
— Dépêches-toi, j’ai du travail, moi.
Ils rentrèrent à la station. Lucille remercia Francis. Il la paya pour la course de la veille. Content, il reprit tranquillement son activité favorite : sillonner les rues piétonnes en trainant des pieds et biser les locaux.

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FLASH BACK

Lucille ne supporte plus Kate. Elle n’arrête pas de venir la voir. Trouve des prétextes. Vient sans prévenir. Toque à toutes heures du jour et de la nuit à la porte de son appartement. Lui parle de tout ce qu’elle fait au lit avec Sally. De son amour. Elle est devenue son chien. Elle la suit partout. Kate l’étouffe. Elle veut voir Sally mais il refuse. Kate est malheureuse. Ça la rend bête. Sally lui demanderait de se planter un couteau sous les ongles qu’elle le ferait. Lucille haït Kate. Elle ne la supporte plus. Kate l’oppresse.

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Arrivée à quelques mètres de son immeuble, les effluves d’encens au patchouli du centre de yoga l’absorbèrent.

Marie la prof de Yoga l‘invita à entrer d‘un signe de la main. La salle de Yoga était un lieu plein de sérénité et de calme. Pourtant située en bas de son immeuble, un petit immeuble des années 80 de deux étages assez austère, le centre de Yoga avec sa décoration inspirée du bouddhisme, avait quelque chose de presque spirituel. Lucille aimait beaucoup y rejoindre Marie. Elle était agréable à regarder. Jolie. D’une souplesse incroyable. Toute sa personne appelait au calme.
Marie lui proposa un thé au jasmin. Elle savait que Lucille devait partir le matin même et s’étonnait de la voir. Lucille lui expliqua brièvement la situation.
— C’est très bien, lui dit-elle. Tu vas enfin pouvoir te retrouver et être plus en harmonie avec toi-même.
L’enthousiasme et le positivisme de Marie surprirent Lucille. Elle avait pourtant décrit la situation telle quelle était, c’est-à-dire peu reluisante. Marie faisait partie de ces personnes à l‘optimisme inébranlable. Pour elle, le verre était toujours à moitié plein. Sa vision positive redonna à Lucille la force que ses doutes, l’instant d’avant, lui avaient retirée. À écouter Marie en parler, la décision de rester et l’emménagement de Lucille au camping, paraissaient formidables.
— Au contact et en harmonie avec la nature, c’est parfait.
Lucille avait l’impression que Marie lui annonçait une très bonne nouvelle.

Marie m’inspire.

— As-tu besoin de quelque chose ? lui demanda Marie. Il te reste des choses à déménager en haut ? J’ai mon combi … Et si tu as besoin je t’accompagne au camping après mes cours. Je suis curieuse de voir ton nouveau chez toi.

Ça y est un nouveau signe. Dès que j’accepte les événements, tout semble s’arranger. C’est hallucinant !

Lucille accepta et donna rendez-vous à 18h30 à Marie.

Il était midi. Lucille n‘avait rien mangé depuis la veille au soir.
Et si je commençais par la faim.
Cette pensée la fit sourire. Le marché couvert de la station était ouvert. On pouvait y trouver une large variété de produits de la pêche locale et y découvrir les saveurs du sud-ouest. C’était un endroit animé et agréable. Dans un angle du marché, était installée une petite bodega, le midi, les locaux et les touristes pouvaient y déguster un verre de tariquet et des tartines de pain grillées garnies. Lucille commanda un verre d‘Entre deux Mers, 2 tartines recouvertes de fines tranches de canard fumé, de noix, de dés de tomates, de chèvre frais, de poires et de miel local. Un délice. Elle s’assit derrière l’un des deux comptoirs en équerre, engloutit ses tartines et but son verre d’une traite. En relevant la tête, elle aperçut Sally, de dos, accoudé au comptoir opposé. Visiblement très occupé à séduire une jolie fille blonde perchée sur des talons hauts, Sally était si concentré qu’il ne vit pas Lucille. Toute jeune, Blondinette, semblait captivée par le récit de l‘horloger. Lucille reconnut Blondinette. Elle s’était récemment mariée à un riche propriétaire du coin. Son mariage, grandiose, avait fait le tour de la station et le cortège endimanché était passé devant La Bouée. Jeune, blonde, de jolis yeux bleus, un sourire Ultra Bright, elle regardait Sally, comme un ange descendu du ciel. Il avait réussi à séduire Blondinette à n’en pas douter.
— Tu n’as pas l’air heureuse, tu n‘as pas confiance en toi. Ton problème est simple. Tu prends trop la vie au premier degré. La vie est un jeu. La vie est belle, dit Sally à Blondinette.
Du grand Sally !
Sally utilisait deux techniques simples pour séduire les femmes. La technique du croche-pied et la technique de l’élastique. Toujours dans le même ordre. Tout d’abord, la technique du croche-pied, qui consistait à déstabiliser sa proie puis, comme un preux chevalier, à voler à son secours. De façon imagée, il leur faisait un croche-pied puis les rattrapait de justesse. Tout un art.
— Ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Regarde comment tu t’habilles. On voit bien que tu as besoin de te donner de l’assurance avec tes vêtements chics, lança Sally à Blondinette.
De là où elle était placée, Lucille ne pouvait pas entendre les réponses de Blondinette qui visiblement devait se défendre puisque Sally continua :
— Arrête… Tu fais tâche avec tes hauts talons et ton maquillage sophistiqué au milieu des touristes en tongs !
Blondinette commençait à regarder ses pieds. Blondinette se sentait mal à l’aise. Blondinette ne savait pas comment se sortir de ce jugement sans appel émis avec aplomb. Mais Sally, l’artiste, allait sans nul doute se porter à son secours.
— Tu es très très jolie. Avec n’importe quel vêtement tu serais la plus jolie du marché. Tu n’as pas besoin de tout ça. Tu rougis ?
Et voilà, sauvée. Ne te laisse pas manipuler Blondinette.
— Si. Je vois bien que tu rougis. Ne prends pas tout au premier degré. La vie est belle. Tu es jolie, continua Sally.
Blondinette était visiblement déstabilisée. Elle souriait naïvement. Ses yeux dans les yeux du Maître Horloger, qui se régalait visiblement de la facilité avec laquelle il arrivait à mettre les failles de sa victime en évidence. Pendant quelques minutes, soufflant le chaud et le froid, Sally continua sa technique pour obtenir toute l’attention de Blondinette. Technique visiblement efficace puisque la jolie blonde ne le quittait pas des yeux, tout en sirotant son verre de tariquet.
La première étape était franchie avec succès. Lucille avait vu maintes et maintes fois Sally à l’œuvre. Il n’échouait jamais.
Le scénario était ensuite toujours le même. Il utilisait alors sa seconde technique : la technique de l’élastique. Il relâchait totalement son intérêt et méprisait sa victime sans raison apparente. Pour les cas les plus difficiles, il allait même jusqu’à draguer ouvertement une autre femme sous les yeux de l’amoureuse déchue. Le stratagème était redoutable. Persuadée d’avoir été dépossédée, la proie s’accrochait désespérément, ne supportant pas de ne plus être l’objet de toute l’attention du Maître et revenait, claquer comme un élastique, dans ses doigts. Humiliées et blessées, elles finissaient toutes par disparaître. À renoncer à cette formidable histoire d‘amour qu’elles avaient fantasmée et qui n‘avait jamais réellement existé.
En observant Blondinette, il était évident pour Lucille qu’elle ne s’était pas encore pris l’élastique dans la figure.
Sauve-toi tant que tu le peux encore Blondinette.
Sally pouvait amener à un état de félicité absolu la plus triste des femmes. Il était également capable de retirer toute confiance en soi à la plus souriante et ravissante de ses prétendantes comme Blondinette. Sally reproduisait le seul schéma qu’il connaissait : un amour sans amour. Les gentilles, les amoureuses, les heureuses ne l’intéressaient pas. Pour maitriser sa vie sentimentale, il avait besoin de courir derrière un amour impossible. Il forçait l’autre à l’aimer, ce qu‘il n‘avait pas réussi à faire avec sa mère. Ensuite, immanquablement, pris de panique face à cet amour réciproque qui ne faisait pas partie de sa normalité, il n’était satisfait que lorsqu’il n’y avait plus d’amour, dût-il provoquer de force l’arrêt prématuré de ses histoires naissantes. Sally voulait que les femmes l‘aiment, mais cela lui était insupportable d’être aimé. Paradoxe.

Elle observa encore un instant Sally et sa future conquête. Blondinette gloussait et continuait à boire. Elle était rouge pivoine. La chaleur de l’alcool aidait visiblement beaucoup l’horloger dans sa mission de séduction.

Tu es faite comme un rat Blondinette… . Pauvre enfant.
Blondinette était darkvadorisée.
Lucille paya et partit faire ses courses de produits ménagers, sans dire bonjour à Sally.

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Il lui restait six heures pour nettoyer au moins une des caravanes afin d’y dormir ce soir.

Une fois ses achats en main, elle retourna au camping en bus. L’état de délabrement des caravanes la terrifia lorsqu‘elle arriva sur place. La première à droite avait un trou dans le toit. La deuxième n’avait plus de porte. Elle attaqua donc le nettoyage de la caravane de gauche. Pendant quatre heures, elle frotta et astiqua tout sur son passage. Elle marcha des kilomètres pour aller chercher de l’eau aux sanitaires du camping et revenait chargée de lourds seaux d’eau dont les poignées lui tranchaient les mains. Elle lessivait, elle jetait, elle frottait. Au bout de quatre heures, les dix mètres carrés de la caravane étaient à peu près propres. Après avoir jeté les vieux rideaux orange à fleurs des années 70 et nettoyé les carreaux, Lucille fut ravie de voir que ce soir-même elle s’endormirait avec une vue incroyable sur la baie.
Quelle vue ! Quel bol !
C’est éreintée qu’elle rejoignit Marie au centre de Yoga.

Après avoir rangé la salle de Yoga, elles transportèrent le reste des affaires de Lucille dans le combi. Marie adora l’endroit. Elle imaginait un agencement avec un tapis de yoga face à la baie, un hamac entre les pins pour dormir à la belle étoile, une table basse à l‘extérieur couverte de bougies et de coupelles d’encens, des petits tabourets en bois pour s‘asseoir.

— Cet endroit invite à la méditation, je sens de très bonnes ondes Lucille. Excellent choix, lui dit-elle en l’aidant à installer sa caisse de vêtements dans la caravane du milieu. Cet endroit est un petit paradis.
Je n’ai pas vraiment eu le choix Marie. J’ai une autre idée du paradis.
Marie adhérait totalement à la nouvelle vie de Lucille. Le projet lui paraissait fantastique.
— Simplifier sa vie, se rapprocher de la nature, de l’essentiel, retrouver son équilibre dans un lieu plein de sérénité, se déconnecter de tout ce qui pollue nos esprits, voilà qui est dans l’air du temps et qui va dans le bon sens. Je suis admirative. C’est la vie dont je rêve, dit Marie.
C’était un vrai bonheur pour Lucille d’avoir Marie, pleine d’enthousiasme, avec elle à cet instant. La fatigue l’écrasait. Elle appréhendait un peu sa première nuit dans la caravane. Marie lui faisait du bien.
Lorsqu’elle partit à bord de son combi orange et blanc, Lucille resta assise sur la caisse en bois qui servait de marche pour accéder à l’intérieur de la caravane.

Les croyances et convictions de chacun jouent énormément dans la façon dont on appréhende les événements. Si j’avais décidé de vivre ici pour les raisons qu’imagine Marie, ma journée aurait été plus facile à vivre.

Le sentiment d’avoir fait un pas de géant décrocha son deuxième sourire de la journée à Lucille. Après sa douche aux sanitaires du camping, elle écrivit tout ce qui lui était arrivé de positif dans la journée et souligna les phrases qu‘elle souhaitait ne pas oublier.

Je m’adapte.baie voile de bateau oui
Je suis dans le mouvement de la vie.
Je trouve du positif dans chaque chose comme Marie.
Je donne de l’importance aux évènements positifs et pas aux évènements négatifs.
Je mobilise mon énergie pour accompagner les évènements plutôt que de lutter contre eux.
Les synchronicités existent : Francis/Camping et Marie/Combi.

Il n’y avait pas d’électricité dans cette partie du camping, Lucille arrêta d’écrire à la tombée du jour. Cette nuit-là, Lucille entendit des bruits étranges autour de la caravane. La peur semblait ne jamais la quitter. Impossible de dormir. La peur gagne toujours contre le sommeil.

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FLASH BACK

Miami by night. Brun. Cheveux très courts presque rasés. Pas son genre mais disponible. L’homme trouve Barbie belle. Sexy. Elle danse. Elle imite les chanteuses sur Mtv. Elle le fixe et le caresse du regard comme dans un porno. Libidineuse à souhait, elle ondule jambes écartées. Ses yeux visqueux le fixent. Elle danse comme une tigresse. Elle fait peur, rire et envie à la fois. Elle s’en fout. Elle aura un homme dans son lit ce soir. Elle aura du sexe. Peut-être que Sally viendra. Il aime partager avec elle ses nuits. Barbie veut cet homme. Il n’a pas le choix. Forçé. Supplié. Il cèdera. Elle embarque l’inconnu dans sa danse. Le tire par la main jusqu’aux toilettes. L’empêche de sortir. Lui fait sentir son envie. Il résiste. Barbie aime ça. Elle l’embrasse. Ses lèvres sont dures. Sa langue est dure. Il fait chaud. L’air est vicié et pue l’urine. Elle lui lèche la transpiration autour de la bouche. Il a le gout de la cigarette et de l’alcool. Sa tête tourne. Elle se frotte contre lui. Force pour passer sa main dans son Jean. Presse entre ses doigts son sexe mou. Le bloque contre la faïence blanche et sale. L’homme la repousse. La traite de trainée. Barbie rit. Rien ne la touche. Elle aura un homme dans son lit avant le lever du soleil. Lui ou un autre. Elle se recoiffe. Sort des toilettes souriante.
— Regarde Kate est au bar, lui dit Sally.
A défaut d’homme ce sera une femme.

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Lucille se réveilla après avoir dormi d’une traite. Le soleil brillait de mille feux, haut dans le ciel. La première chose qu’elle vit en ouvrant les yeux fut la baie. Bleue. Immense. Apaisante. Elle entendait les oiseaux et…. gratter à la porte. Elle se leva, courbatue et regarda par la fenêtre. Rien. Quelque chose grattait le bas de la porte.
Elle entrouvrit. Un museau se faufila dans l’entrebâillement. Elle reconnut le chien du camping.
— Non, sauves-toi, s’écria-t-elle en ouvrant la porte en grand et en mettant des coups de pied dans l’air pour lui faire peur.
Le chien tournait dans tous les sens en agitant sa queue frénétiquement. Il s’agitait à ne plus en pouvoir. Une vision d’horreur lui fit lâcher un cri strident.
— Iiiiiihhhhh! Mes fringues ! Sale clébard de merde ! Dégage !
Au son de son cri, le chien déguerpit comme un dératé.
Étalés partout entre les caravanes, ses vêtements jonchaient l’herbe. L’idiot de chien avait déballé toute sa malle. Ses robes, ses culottes, ses tee-shirts propres, tout y était passé. Lucille ramassa ses vêtements et les rangea dans la caravane de gauche où elle avait dormi. Cette caravane avait une porte et visiblement, cela n‘était pas un détail.

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Café du camping.

2,10 euros pour un café, voilà pourquoi Francis est riche. 2,10 euros, ça inclut le billet aller-retour pour aller chercher les grains en Colombie ?

Face à son manque de réaction, le serveur trépigna et jeta son torchon sur son épaule pour montrer son agacement. Il lui demanda si elle voulait mettre le café sur la note de son bungalow.
— Je ne suis pas dans un bungalow. J’habite au fond du camping dans les caravanes, lui répondit Lucille.
— Ah ! C’est toi ! Francis nous a prévenus. Il faut que tu ailles voir Yvan le jardinier. Il va te donner du travail. Le chien te suit partout, il n‘a pas le droit d‘être là. Ramène le derrière la barrière.
Lucille se retourna et vit le chien. Assis, il la fixait.
— NON, ce n‘est pas mon chien, répondit Lucille en haussant le ton et en tapant du poing sur la table.
Le serveur la regarda tout déconfit. Les clients de la terrasse se sont tus autour.
— Non, je n‘ai pas à m‘occuper de ce chien, ce n‘est pas mon chien, répéta Lucille.
— Débrouille-toi, ordonna le serveur en tournant les talons sans lui laisser le temps de riposter.
Elle but son café à petites gorgées, lentement, comme pour narguer le serveur qui la surveillait du coin de l’œil pour voir si elle allait obéir à son ordre. Sally, Roselina et Barbie devaient être à la Bouée, face à la baie comme elle, mais quelques kilomètres plus loin. Lucille eut très envie de les rejoindre. De leur raconter ce qui lui arrivait et de discuter avec eux de sa nouvelle philosophie de vie mais pour l’instant elle devait voir Yvan.
— Comment s’appelle le chien ? demanda Lucille au serveur en partant.
— Vaten.
— Vaten ?
— Oui Vaten, il est con ce chien, c‘est pour ça. Il ne comprend rien. Vous allez bien vous entendre.
Lucille appela le chien.
— Vaten ! Viens là !
Il ne bougea pas. Elle fit mine de partir et il la suivit deux mètres derrière elle.

Sur le chemin du retour à la barrière, Lucille repensa à l’une de ses innombrables discussions avec Rose. Ce jour-là, Rose lui reprochait son « non» systématique.
— Qu’est-ce que tu as, Lucille, tu n’arrêtes pas de dire « non » aujourd‘hui ?
— Non, c’est faux.
— La preuve. Tu commences toutes tes phrases par « non ». Aaah ! Aaah !
— Nn…..oui mais c’est parce que je ne veux pas, c’est tout. Je ne … .
Rose la coupa :
— « Non » et « Oui mais» : c’est pareil. Apprends à dire oui, réfléchis-y s’il te plait, les « non », les «oui mais», ça ne sert à rien. Crois-en mon expérience, mieux vaut accepter les choses, hé ! Hé !

Visiblement son « non » direct et fort, avait également énervé le serveur. Si elle avait entamé la discussion d’un ton sympathique avec lui, elle n’aurait peut-être pas eu à s’occuper du chien. Si elle avait répondu «oui», sans être tout de suite dans l’opposition, elle aurait créé une sorte de … contact diplomatique. Il l’aurait peut-être même aidée à ramener le chien. Qui sait ?

Je dois apprendre à dire oui. Je ne veux pas finir par être une noniste compulsive. Je ne veux pas devenir une de ces personnes qui par peur ou lassitude disent non à tout. Non Non Non.

Sa pensée la fit sourire. Arrivée à la barrière, Lucille tenta un sprint en passant derrière des buissons pour semer Vaten. Rien à faire. Il la collait comme la puanteur au fromage.
— Va t’en ! Va t’en ! Il accourut aussitôt à ses pieds.
Quel nom aussi, ça n’arrange pas les choses ! Il ne comprend rien.
Lucille passa de l’autre côté de la barrière.
— Vaten ! Viens là !
Le chien vint s’asseoir à ses pieds. Il n’était pas vraiment beau.
Un cousin éloigné d’une hyène peut-être.
Couvert de poussière. Les poils collés. Rêches. Les yeux coulants. Les oreilles cassées. Le coin de ses babines remontait donnant l’impression qu’il souriait en permanence.

Un sourire, c’est un Oui. Ce chien est un « oui » sur pattes.

Lucille décida de le baptiser d’un nouveau nom. Elle déclara solennellement, un genou à terre :
— Désormais tu t’appelleras OUI.
— Ce n’est plus l’heure de jouer avec Vaten, dit une grosse voix derrière elle.
— Je l’appelle OUI, il ne comprend rien lorsqu’on l’appelle Vaten.
— Moi, c’est Yvan, répondit la grosse voix. Lucille, c’est ça ?
— Oui, répondit-elle en se retournant pour voir son interlocuteur.
OUI bondit en entendant son nom.
— Il a l’air de reconnaître son nouveau nom, dit Yvan.

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Aujourd’hui, le 30 juillet 2013, quelques heures après l’accident.

Lucille émerge péniblement de sa torpeur. Son cerveau est anesthésié par les médicaments. Ses bras et ses jambes ne répondent plus. Impuissante. Elle crie.

Deux infirmières arrivent en courant.
— La plage! Le kite ! Le pin ! Barbie doit être morte de trouille. Je dois la prévenir que je suis ici. Mon portable ? Où est mon portable ?
— Nous n’avons trouvé aucun portable sur elle lorsqu’elle est arrivée aux urgences, répond une des deux infirmières en s’adressant à l’autre infirmière. Il y a aussi un chien. Il a suivit l’équipe des pompiers lorsqu’ils sont intervenus pour la décrocher du pin. Il hurle à la mort en bas.
— Mademoiselle, vous m’entendez ? Est-ce votre chien ou souhaitez-vous que la fourrière s’en charge ? interroge l’infirmière en se penchant vers Lucille.
— OUI ??!!
— Très bien je les préviens.
— NON. C’est OUI.
— C’est oui ou non, je ne comprends pas votre réponse. Souhaitez-vous que la fourrière s’en charge?
— NON, OUI ? Où est OUI ?
— Elle est en état de choc. La patiente est confuse. Faîtes-lui une injection de sédatifs.
Lucille sombre sous l‘effet de la sédation.

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Septembre 2012.

Yvan était un grand gaillard d’un mètre quatre vingt dix au physique de bûcheron. Il avait le visage tanné par le soleil, des dents tellement blanches qu’elles paraissaient en plastique et des mains tellement larges qu‘on aurait dit des pelles.
— Suis-moi, dit-il. OUI, tu restes là, ordonna-t-il au chien qui visiblement comprit qu’il ne devait pas les suivre.
— On vient d’installer une pompe électrique sur le puits au bout du terrain, reprit-il. Elle va servir à arroser les pelouses autour des terrains de tennis. En attendant qu’on reçoive les jets d’eau automatiques, il faut arroser au tuyau d’arrosage tous les jours. Tu t’occupes de ça.
— Oui. D’accord. Combien de fois par jour ?
— Autant qu’il le faudra. L’herbe doit être verte. D’ailleurs elle commence à jaunir, tu dois commencer dès maintenant.
Yvan montra à Lucille le puits et comment activer la pompe électrique. Il lui apporta deux tuyaux d’arrosage sur des enrouleurs à roulettes et lui apprit à les relier entre eux pour avoir suffisamment de longueur de tuyau pour arroser jusqu’au bout du terrain. Ce soir-là, elle écrivit dans son carnet, le pouvoir du Oui.

Je ne manifeste plus d’oppositions têtues.tapis couleur oui
J‘arrête les résistances obstinées comme avec le serveur..
J’écoute la vie.
Le oui ouvre. Le non enferme. 
Le oui crée le mouvement. Le non bloque les élans de vie.
Je commence mes phrases par oui car cela permet la discussion et facilite mes relations avec les autres.
Le oui augmente la motivation (oui je vais arroser).
Un oui en entraine un autre.
Le oui augmente l’empathie (sauf avec La petite dame)

Pour être sûre de ne pas se faire de fausses idées, elle décida de tester le pouvoir des mots sur un autre sujet dès qu‘elle en aurait l‘occasion.
OUI ne la quittait plus. Entre OUI et Lucille, tout n’avait pas été simple dès le départ, il faut bien l’avouer. OUI avait tendance à aimer déballer. Les malles, les poubelles, les sacs à mains, les sacs de courses, tout y était passé. OUI posait un autre problème : il puait. Il daubait tellement que Lucille sentait son odeur de son lit lorsqu’il dormait au pied de la porte. Il avait été nécessaire qu’elle remédie au problème rapidement. Armée de son Tahiti douche, elle avait entrepris un soir de le laver discrètement dans les sanitaires du camping. Terrifié, il avait hurlé et aboyé tellement fort que les touristes avaient immédiatement prévenu la petite Dame Mylène. Cette dernière avait accouru avec la force et le discernement d’une troupe de CRS, son petit rictus menaçant collé au visage comme d’habitude. Elle avait incendié Lucille pendant une heure. Il était inconcevable de déranger ainsi tous les clients du camping. Ils avaient cru que OUI se faisait égorger dans les douches.
— Oui, je comprends, avait répondu Lucille. Ça ne se reproduira plus.
OUI et Lucille avaient finit par trouver un accord. Un après-midi alors qu’il faisait horriblement chaud, Lucille alla piquer une tête dans la mare salée. OUI l’accompagna. Une fois revenus à la caravane, trempés, elle le fit mousser au gel douche. OUI adorait les câlins donc il ne se fit pas prier. Pour le rincer elle se servit du tuyau d’arrosage des terrains de tennis, ce qui ne plût pas à OUI. Ce soir-là, il ne revint pas. Cela la perturba fortement, elle fut obligée d‘admettre qu‘elle s‘était attachée à ce sale corniaud. Deux heures à patauger dans la mare salée avec OUI et le monde change de lumière. Sa complicité avec OUI collait un bon coup de pied au cul de la misère ! Heureusement, dès le lendemain matin, la boule de poils grattait à la porte, content, prêt à aller arroser. Il semblait sortir d’une soufflerie géante et il embaumait la fleur de Tiaré. Son auréole scintillait de toute sa lumière. Il souriait. Lucille aussi.

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— J’avais dit vert le gazon Lucille. Pas jaune.
— Oui Yvan, je sais bien, je ne comprends pas, j’arrose tous les jours.
— Trouve une solution, sinon je serai obligé d’en parler à Francis.

Augmenter le nombre d’arrosages et la quantité d’eau à chaque arrosage n‘y changeait rien. Le gazon ressemblait à du foin. Il conspirait contre Lucille de toute évidence. Elle décida d’appeler le gazon VERT et de lui dire tous les jours « on va y arriver». De cette façon elle pourrait à nouveau tester le pouvoir de la suggestion par les mots. Un mélange de méthode Coué, de pensée positive et une bonne dose de « je ne sais plus comment faire. »

Lucille s’assit sur le gazon et lui demanda tout haut ce qu’il voulait.
— Écoute VERT, lui dit-elle. Il est temps que tu m’expliques ton problème. Je vois bien que tu ne vas pas bien. Tu es tout jaune. Je peux t’aider mais il faut que tu me parles.

— Planter du gazon dans de la terre sableuse, sans un arrosage permanent vous pouvez toujours courir pour que ça pousse. L’eau rentre tout de suite en terre profondément. La surface reste sèche avec cette chaleur. Les centimètres d’enracinement du gazon ne vont pas assez profonds. Les racines n’ont pas le temps de boire. Je vous vois tous les matins et tous les soirs arroser. Si vous voulez mon avis, ça ne sert à rien.

Lucille regarda partout autour d‘elle. Personne. Ses deux mains lissaient ses sourcils.

La terre me parle, l’herbe me parle, incroyable ! Je deviens folle ou quoi ?

— Mademoiselle ? Mademoiselle ? Vous m’avez entendu ?
— Oui, dit-elle la voix tremblante. Le chien s’approcha d’elle aussitôt.
— En haut. Derrière vous.

Des pins longeaient VERT. Harnaché, un des jardiniers de Yvan était en train de couper une branche cassée à plusieurs mètres de hauteur.

Ouf ! L’espace d’un instant, j’ai cru… .

— J’ai peut-être une solution pour vous. Vous pouvez prendre les tourniquets des pelouses du restaurant. Ils ne sont pas branchés la nuit. Vous les ramènerez le matin avant que le système ne déclenche l’arrosage automatique. Attendez-moi, je vais vous montrer. Il vous faudra valider avec Yvan mais il n’y a pas de raisons qu’il refuse.

Le jardinier descendit de son arbre et montra à Lucille comment brancher les tourniquets d’eau pour arroser toute la nuit. Elle se mit ensuite à la recherche de Yvan qu’elle trouva en train de bavasser avec la petite Dame Mylène au café.

Dès qu‘ils l‘aperçurent, ils stoppèrent nette leur discussion, visiblement dérangés. Yvan s’adossa à sa chaise, ses deux mains, doigts entrecroisés, posées sur le haut de sa tête. C‘était sa position favorite lorsqu‘il n‘était pas intéressé par ce qu‘il entendait. Lucille se força à annoncer sa découverte comme une bonne nouvelle, comme LA solution, souhaitant ainsi augmenter ses chances qu’il accepte.
— Ah enfin ! Il était temps. Tu dois être plus attentive à ce que tu fais et pourquoi tu le fais. Le jardinage, c’est être à l’écoute des plantes. On ne commande pas la nature. Je commençais à me dire que j’allais perdre un gazon pour rien, lui répondit-il calmement. Tu passes à la taille demain. Et tu continues à t’occuper du gazon aussi.

Non mais je rêve, Yvan, le philosophe jardinier, on aura tout vu.

— Il suffisait de me le dire, lui balança Lucille sur un ton de reproche.
— Tu n’aurais pas compris, j’en ai formé plus d’un au métier. Si je sais bien quelque chose, c’est que tant qu’on ne vous laisse pas trouver la solution tout seul, vous n’apprenez rien. Et puis j’ai mes solutions à trouver moi aussi. Je délègue. C‘est mon boulot. Ce n’est pas toi qui va me dire pourquoi le laurier rose à l’entrée des terrains de tennis meurt. Hein !? Il était magnifique, mais tu t’en fous toi !
Yvan a levé les yeux au ciel. C’est ce qu’il faisait obstinément dès qu’il avait fini un sermon. La petite Dame fit signe de la main à Lucille de les laisser.

Je sais très bien pourquoi il crève ton laurier rose M. Le Grand Sage ! OUI pisse dessus tous les matins. OUI arrose aussi. Tous les matins. Omettre de dire la vérité, c’est mentir ? C’est un demi mensonge. Oh ! j’ai oublié d’appeler le Dr Péart, elle doit attendre de mes nouvelles. Elle me croit en vacances en Grèce.

Les jours suivants, Lucille apprenait la patience. Tous les soirs elle installait sur VERT le tourniquet d’eau. Tous les matins, elle rebranchait le tourniquet sur la pelouse du restaurant. VERT commençait lentement à mériter son nom. Au bout d‘une quinzaine de jours, Lucille était fière de pouvoir lui dire un matin : « On va….On y est arrivés VERT ! On y est arrivés ! ».

Le soir, Lucille rentrait à la caravane, physiquement épuisée par ses journées. Yvan lui donnait de plus en plus de travail. Elle travaillait avec célérité mais il faut bien reconnaitre qu’elle n’avait rien d’Édouard aux mains d’argent. Yvan était sur son dos en permanence, lui reprochant son manque d’habileté. Elle ne gagnait pas d’argent. Ses économies diminuaient à vu d’œil principalement en achat de croquettes pour chien et en produit anti-puces. Son travail payait la caravane. Après avoir appris à dire Oui, il devenait urgent qu’elle apprenne également à dire non.

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Source :
Cet article antidépresseur, plein de vitamines et délivré sans ordonnance, intitulé OUI a été écrit par Félicitie et publié sur Labo du Bonheur.
La seule boîte à messages avec des vrais morceaux de bonheur dedans.

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